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Estampe d'Utamaro représentant une sauterelle posée sur un tuteur au milieu de fleurs roses et violettes.

SICHEL Auguste, Philippe et Otto (FR)

Commentaire biographique

Sylvestre Auguste Sichel (29 mars 1838-13 mai 1886), David Philippe Sichel (1841-1899) et Paul Otto Sichel (28 janvier 1846-1891) sont trois marchands d’art parisiens actifs durant la seconde moitié du XIXe siècle. Fils d’Emmanuel Sichel et de Louise Faedel, ils sont tous les trois nés à Francfort-sur-le-Main, en Allemagne.

Auguste Sichel, l’aîné, arrive à Paris en 1859 (AN, B/11/1223/B). Il est le premier à voir son nom apparaître dans l’Annuaire-Almanach du Commerce Didot Bottinen 1877. Il est établi 11 rue de Pigalle et vend des « objets de Chine » (p. 1893). L’annuaire de l’année suivante renseigne son commerce de manière plus détaillée : il y est inscrit dans la section « curiosités » où il est précisé qu’il est spécialisé dans l’« importation d’objets artistiques de la Chine et du Japon », les « antiquités » et les « curiosités » (1878, p. 929). Auguste continue d’y être mentionné les années suivantes. Il déménage 37 rue de Clichy en 1884 (Annuaire-Almanach, 1884, p. 1031). Ses frères apparaissent dans l’annuaire en 1886 : Philippe (arrivé en France en 1856, AN, B/11/1561/A) et Otto sont associés et proposent des « objets de Chine » 11 rue Pigalle. Cette adresse, lieu de commerce des trois frères, a aussi été celle de leur résidence et celle de leurs parents. Seul le nom de Philippe Sichel y apparaît à partir de 1894 (Annuaire-Almanach, 1894, p. 2763). Il est ensuite installé 23 rue Blanche de 1897 (Annuaire-Almanach, 1897, p. 2542) à 1899. Une partie de l’activité des trois frères aurait également pris place à Londres (Put M., 2000, p. 33). Affichant un commerce résolument tourné vers les arts asiatiques, les Sichel ont aussi proposé à la vente des objets occidentaux, notamment des XVIIe et XVIIIe siècles français.

La nature des liens professionnels entre les trois frères est mal connue : ils ont pu travailler tous les trois sous l’enseigne d’Auguste Sichel, au moins pendant un temps, ou de manière plus indépendante. Paul Eudel (1837-1911) raconte que c’est bien Auguste qui a, le premier, entrepris de vendre des objets d’art à partir de 1865, après avoir un temps travaillé chez un orfèvre puis avoir voyagé en Espagne, en Égypte et en Turquie (P. Eudel, 1887, p. 184). L’aîné aurait ensuite « appelé auprès de lui » ses deux frères et son père pour travailler ensemble rue de Pigalle, avant de s’en détacher pour s’installer rue de Clichy (P. Eudel, 1887, p. 184).

Philippe Sichel exerce déjà depuis plusieurs années lorsqu’il entreprend un voyage au Japon en 1874 sur les conseils d’Henri Cernuschi (1821-1896) (Sichel P., 1883, p. 1). Peut-être accompagné de son associé dont on ne connait que le nom, Réal (Put M., 2000, p. 35), il rejoint sur place un de ses frères, jamais nommé dans son récit de voyage publié en 1883, mais qui ne peut vraisemblablement pas être Auguste (Put M., 2000 p. 35 ; Moscatiello M., 2011, p. 149). Max Put relevait à quel point ce livre est singulier : dépassant le simple récit de voyage d’un pays encore mal connu dont la civilisation nourrit l’imagination, Philippe Sichel livre une chronique d’achats effrénés, offrant un des rares témoignages directs de l’activité d’un marchand d’art asiatique de l’époque (Put M., 2000, p. 19). Revenant avec plus d’un millier d’objets achetés au Japon, la facilité avec laquelle il écoule son stock témoigne de l’engouement que connaissent les objets pendant la période, mais aussi de son assise commerciale dans le milieu parisien de la curiosité. Outre le Japon, les Sichel auraient aussi pu s’approvisionner directement à Pékin, comme le laisse entendre le témoignage d’un journaliste évoquant un des derniers arrivages de l’enseigne en 1875 (« Notes and News », 1875, p. 22-23).

Très actifs en salle de vente (L. Saint-Raymond, 2021, p. 445-446), les Sichel commercent aussi auprès de nombreux clients, parmi lesquels des collectionneurs de renom comme Charles Ephrussi (1849-1905), Ernest Grandidier (1833-1912), George Salting (1835-1909) (Eudel P., 1885, p. 93-94) et Edmond de Goncourt (1822-1896). Philippe et Auguste apparaissent souvent dans le Journal de ce dernier. L’aîné semble avoir été le plus proche de Goncourt, qui continue de correspondre avec sa famille après la mort précoce du marchand en 1886. L’un des Sichel, peut-être Philippe ou Auguste, reçoit régulièrement le collectionneur de porcelaines chinoises Octave du Sartel (1823-1894) qui vient examiner dans sa boutique les derniers arrivages (Du Sartel O., 1881, p. 145). Ce dernier précise d’ailleurs que l’un des fournisseurs des Sichel est « Ma-Tiem-Pao » (Du Sartel O., 1881, p. 147-148), un antiquaire de Shanghai que l’on peut rapprocher du marchand « Tien-Paô » mentionné à plusieurs reprises par Edmond de Goncourt dans son Journal. Attachés à la première génération des japonisants, le commerce des Sichel semble prendre fin avec la mort de Philippe en 1899.

La boutique

Un grand nombre d’objets asiatiques est passé entre les mains des frères Sichel. Il est presque impossible d’identifier précisément la part de chacun dans ce commerce, car les archives et les inventaires anciens de musée indiquent, le plus souvent, uniquement le nom de famille du vendeur et rarement leur adresse.

Les Sichel ont fourni quelques pièces asiatiques à l’Union centrale des arts décoratifs et au musée Adrien Dubouché de Limoges. Leurs contacts avec ces deux institutions semblent toutefois avoir plutôt concerné les objets européens. Au musée Guimet, les pièces sont également peu nombreuses. Les Sichel ont donné quatre pièces au musée : un vase à fleurs japonais, un vase à pans sphérique en porcelaine chinoise, un kakemono brodé (voir Jubilé, 1904, p. 62), et une estampe (don 1898, inv. MG 12382). Deux pièces métalliques achetées par le comte Isaac de Camondo en 1874 et 1875 chez les Sichel sont entrées au Louvre par le biais du legs du collectionneur en 1911 et ont intégré la collection extrême-orientale du musée : il s’agit d’un casque chinois en fer à incrustations d’argent (inv. EO 1591) en 1874 et d’une boîte en fer chinoise (inv. EO 1593).

La collection d’Ernest Grandidier permet d’éclairer sous un nouveau jour les activités des Sichel : ils ont vendu au collectionneur beaucoup de céramiques, surtout des porcelaines chinoises. 16 % de la collection provient des Sichel (Chopard L., 2020). La plupart des pièces sont de grande qualité, ce qui révèle l’œil exceptionnel de ces marchands. Ce sont eux qui vendent à Grandidier le vase meiping de la dynastie Yuan bleu orné d’un dragon blanc en réserve (Mnaag, inv. G 1211 ; Besse X., 2004, p. 48). C’est auprès d’eux que Grandidier a acquis une de ses pièces préférées, une statuette du bodhisattva Guanyin en blanc de Chine du règne de Kangxi (Mnaag, inv. 535 ; Besse X., 2004, p. 94) dont il remarquait la délicatesse du modelé et la pureté de la couverte dans son livre La Céramique chinoise (1894, p. 102). Une dernière œuvre illustre l’excellence technique et ornementale des pièces sélectionnées par les Sichel : il s’agit d’une bouteille en porcelaine famille rose marquée du règne de Qianlong achetée avant 1894 (Mnaag, inv. 620), dont un exemple similaire est passé en vente chez Sotheby’s en juin 2018. D’après les dates d’acquisition des pièces de la collection, Grandidier semble avoir surtout acquis auprès de Philippe Sichel. Ce dernier lui fait d’ailleurs don d’une statuette (inv. G 4579) en octobre 1898, quelques mois avant sa mort : il s’agit de la dernière acquisition que Grandidier réalisera auprès d’un marchand de la famille.